Salariés mais précaires, on vole pour boucler nos fins de mois.

http://www.rue89.com/2012/09/24/salaries-mais-precaires-vole-pour-boucler-les-fins-de-mois-235575

Pauline et ses amis travaillent mais flirtent avec le seuil de pauvreté. Pour s’en sortir, ils volent vêtements et nourriture. Une forme de « compensation ».

Je m’appelle Pauline, j’ai 25 ans et je vis à Paris. J’ai un diplôme bac+5 en communication, mais la précarité du marché du travail est telle que depuis maintenant deux ans, je suis hôtesse d’accueil pour subvenir à mes besoins et rembourser le prêt que j’ai contracté pour financer ma – coûteuse – école privée.

Je suis correctement payée pour ce que je fais : un peu moins de 1 000 euros net par mois en CDD, pour six heures de travail par jour.

J’arrive à vivre aussi car comme pas mal de mes amis, je vis encore chez ma mère. Une « Tanguette » parmi d’autres.

Nombre de mes amis sont tributaires de la bourse familiale car ils ne peuvent pas assumer le coût des études, celui de la vie et, surtout, celui du logement à Paris, qui est ridiculement élevé.

Il y a aussi ceux qui ont voulu à tout prix s’émanciper, par choix ou par obligation, et ont pris un job étudiant qui est vite devenu un job tout court. Mal payé, mal estimé, indispensable à l’heure où les factures s’accumulent.

La liberté est sanglée de contraintes, financières notamment.

Bobos salariés et voleurs

Mais les comptes sont vite faits. Sans franchir le seuil de pauvreté – estimé à 954 euros pour une personne seule en 2012 par l’Insee –, je flirte avec. 400 euros de remboursement de prêt, un peu d’argent – environ 200 euros – donné à ma mère qui touche une toute petite retraite : il me reste 400 euros pour tout le reste (transports, sorties, téléphone…), ce qui va très vite ici, à Paris, où rien n’est gratuit.

Alors, pour maintenir un niveau de vie acceptable dans cette capitale, j’ai remarqué que, sans se concerter, mes amis et moi-même avions recours à la même chose : le vol.

Vendeur en parapharmacie, « barista » pour un vendeur de café américain, infirmière, commercial en alternance… Nippés « bobos », salariés, à nous voir, rien ne laisse penser que nous volons pour vivre.

D’ailleurs, écrire « vol » ainsi donne un côté grave à un acte qui, aujourd’hui, nous semble banal. Cela ne choque personne entre nous, on ne s’en cache pas. On en discute même. Tout le monde est d’accord pour dire que si nous ne le faisions pas, nous ne bouclerions pas nos fins de mois.

Le vol, une juste compensation

Et, fondamentalement, aucun de nous n’a le sentiment de faire quelque chose de mal.

Quand on en discute, ce qui revient souvent dans le discours de chacun, c’est le sentiment de s’octroyer une juste compensation. Comme un tribut que nous devrait la société de consommation, qui nous fait trimer à peu de frais et qui, en même temps, nous impose des standards de vie, de besoins, impossibles à combler avec les maigres émoluments.

« Piquer », « récupérer » un truc nous donne quelque part l’impression grisante de nous faire justice nous-mêmes. De reprendre quelque chose qu’on devrait pouvoir s’acheter si la Terre tournait rond. Si on nous payait proportionnellement au coût de la vie.

Du crayon khôl aux crevettes

On n’est pas des malfrats. On ne vole pas ce qui a intrinsèquement de la valeur. Le but n’est en aucun cas de s’enrichir ou de léser un pauvre commerçant qui, comme nous, essaye de s’en sortir. Une sorte d’éthique encadre ces actes, une « barrière psychologique » qu’un vrai voleur franchit aisément. Pas nous. Les grandes enseignes, emblèmes de la consommation, sont nos cibles principales.

On prend seulement ce dont on a besoin et que notre niveau de vie ne nous permet pas de faire. Une fringue, de la nourriture de marque et – ô comble du luxe ! – de la viande… Oui, car la viande rouge s’invite de plus en plus rarement dans mon assiette, faute de moyens. Un comble au pays du steak-frites.

Je vole de temps en temps de la viande, car je n’ai tout simplement pas les moyens d’en acheter régulièrement et que je me sens pousser des écailles à force de manger du surimi.

En moyenne, je subtilise un article une fois sur deux quand je fais mes courses. A chaque fois, c’est le même topo : un truc dont j’ai besoin, une petite chose, mais qui, conjuguée avec les dizaines d’autres trucs dont j’ai besoin, devient un véritable luxe.

Ça va du crayon khôl aux crevettes, des lingettes démaquillantes au tire-bouchon. Je paye tout le reste : du premier prix, des offres spéciales… Mon butin reste sagement au fond du sac de courses.

Et on pourrait croire que vu que je n’envisage pas de les payer, tant qu’à faire, je jetterais mon dévolu sur les denrées les plus luxueuses du magasin, histoire de. Même pas. Je prends le prix moyen ou le moins cher. Réflexe ? Sentiment de ne pas vouloir abuser ? Je ne sais pas.

Directement dans la caisse

D’autres potes, eux, prélèvent directement « à la source » leur budget loisir. C’est-à-dire qu’ils piquent dans la caisse. C’est déjà moins anodin, mais c’est assez courant dans les chaînes de restauration rapide où les salaires sont inversement proportionnels aux calories des menus.

La fraude y est difficilement détectable si l’on sait bien s’y prendre. En effet, ce genre d’établissements accusant chaque jour un taux de perte conséquent, quasi impossible lors de l’inventaire de chiffrer la démarque inconnue.

Mes amis savent où sont les caméras, dans quel angle ils sont filmés, quand et combien exactement ils peuvent prendre sans être pris.

Pour ce faire, ils ont développé tout un cortège de techniques, de l’article payé en liquide par le client mais pas enregistré en caisse, discrètement gardé au creux de la main. J’en ai vu s’en tirer avec 60 euros par jour en plus, cash. Parfois plus.

Ils s’en servent pour prendre un verre après leur journée, se payer des fringues, les courses, les livres, le train pour partir en week-end voir leurs parents, payer leur loyer… Pas de superflu, juste de quoi mettre du beurre dans les épinards. Et acheter des épinards.

Bons plans, récup’ et solidarité

Le vol n’est qu’un ultime recours parmi la multitude de « plans » que nous cherchons constamment pour maintenir notre niveau de vie. Récupération, fin de marchés, vide-greniers, friperies, enchères, sites d’achats groupés, gratuité… C’est toute une génération en mal de pouvoir d’achat qui s’active et échange ses combines.

Dans mon groupe d’amis, chacun participe à la solidarité collective. Celui qui bosse chez un restaurateur rapide ramène de la nourriture. Celle qui travaille en parapharmacie glane des échantillons, des articles « en casse » car le packaging est écorné.

Je n’ai pas pris de coup de soleil cet été grâce à ce « sponsoring ». Pour ma part, je ramène des gâteaux de mon lieu de travail, qui en commande par palettes pour les financiers en hypoglycémie.

Je ne veux pas faire l’apologie du vol

Je les donne à ma mère qui adore ça, mais ne pourrait pas s’en payer aussi régulièrement. Dès que l’un d’entre nous est au courant d’une bonne affaire, il en fait profiter les autres. On se serre les coudes.

Je profite également du service courrier pour poster mes courriers et celui d’amis. J’y passe des coups de fils surtaxés et je me fournis en articles de bureau.

Je n’ai aucun complexe à le faire d’autant plus que tout le monde dans mon entreprise fait de même, même ceux qui auraient les moyens de payer.

Mon témoignage n’est en aucun cas une apologie du vol. C’est simplement le reflet d’une réalité quotidienne pour beaucoup de jeunes et de moins jeunes, qui, à coups de débrouille, s’invitent au banquet dont ils hument le fumet, alors qu’on voudrait les mettre à la diète.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s