CONFÉRENCE CONTRE LA PAUVRETÉ. La précarité a un genre: il est féminin.

Alors que la conférence nationale contre la pauvreté s’achève et que Jean-Marc Ayrault a annoncé un chapelet de mesures sociales, OLF s’inquiète du sort des femmes qui sont, selon les chiffres, les plus touchées par la précarité et la grande pauvreté. Pour Anne-Cécile Mailfert et Clémence Helfter, le gouvernement doit prendre en compte cette donnée dans les politiques proposées.

Conférence contre la pauvreté, Ayrault à la tribune. Le 11 décembre 2012 (ANTONIOL ANTOINE/SIPA).

Conférence contre la pauvreté, Ayrault à la tribune. Le 11 décembre 2012 (ANTONIOL ANTOINE/SIPA).

La conférence nationale contre la pauvreté et pour l’inclusion sociale s’achève. Elle a été l’occasion pour le Premier ministre d’annoncer les grandes lignes d’un « pacte de solidarité » qui fait peu de cas d’une réalité qu’il nous faut, sans cesse, rappeler : la précarité et la pauvreté ont un genre, il est féminin. C’est ce qu’on appelle la dimension sexospécifique de la pauvreté, sa dimension genrée.

Constat chiffré et alarmant

Nombre d’études et de statistiques montrent que les femmes sont en moyenne plus précaires que les hommes. Selon Eurostat, en France, en 2010, la proportion de personnes qui vivent avec moins de 60% du revenu médian est de 14,1% chez les femmes contre 12,8% chez les hommes et l’écart tend à se creuser en France.

Tous ne seront pas énumérés ici. Pour n’en citer que quelques uns toutefois – qui parfois se cumulent –, relevons que dans les familles monoparentales, presque 9 fois sur 10 le parent isolé est une femme. Ces familles connaissent un taux de pauvreté de 35%, selon l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale (Onpes), soit 2,5 fois plus que l’ensemble des familles.

De manière générale, les femmes ont moins souvent un emploi : le taux de chômage des femmes est en moyenne supérieur d’environ 2 points à celui des hommes ; lorsqu’elles travaillent, elles perçoivent des salaires plus faibles et exercent des activités dévalorisées socialement. En France, les femmes gagnent en moyenne 27% de moins que les hommes. Elles occupent enfin plus souvent que les hommes des emplois à temps partiel : 30% des femmes qui travaillent sont à temps partiel contre 6% des hommes ; 80% des salariés à temps partiel sont des femmes. Emplois partiels, salaires partiels, engendrent, bien sur, des retraites partielles : en moyenne, les femmes touchent une pension inférieure de 40% à celle des hommes.

ournée internationale pour l'élimination de la violence à l'égard des femmes, le 26 novembre 2011 à Le Perthus (ROIG/AFP).

ournée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes, le 26 novembre 2011 à Le Perthus (ROIG/AFP).

En ce qui concerne la grande pauvreté, les données par genre n’existent que depuis très récemment et les difficultés d’accès à ces populations en errance rendent les comparaisons chiffrées compliquées. Néanmoins, à en croire les associations telles que la Croix Rouge, la féminisation de la pauvreté est en pleine explosion : selon un rapport publié en octobre 2012, les personnes accueillies par l’association sont à 57% des femmes adultes en 2011, contre 50% en 2001, notamment en raison d’une hausse des familles monoparentales. Selon une étude de la Mipes, (mission d’information sur la pauvreté en Ile-de-France), 37% des sans-abris étaient des femmes dans la capitale en 2009 (p. 41 du document).

Les femmes les plus démunies sont doublement touchées par les inégalités : de genre et économiques, l’une et l’autre étant liées. La vulnérabilité économique, souvent engendrée par des violences machistes (au moins 35% des femmes sans abri ont fui un conjoint violent selon la Mipes), surexpose à de nouvelles situations de violences machistes (les femmes à la rue sont les cibles de prédilection des violences sexospécifiques, notamment le recours à la prostitution pour « survivre »). Les inégalités et discriminations sexistes vont alors croissant, selon un cercle vicieux que les associations féministes de terrain connaissent bien, mais qu’elles ne peuvent déjouer faute de moyens suffisants.

Quid des données genrées dans l’élaboration des politiques sociales ?

Tout porte à croire que l’augmentation récente de la féminisation de la pauvreté vient de la crise mais aussi et surtout des réponses politiques qui y ont été apportées. Les réductions des dépenses publiques et du financement des programmes sociaux, telles que les fermetures des centres d’hébergement d’urgence pour les femmes victimes de violences, ou l’incitation fiscale pour les employeurs à recourir au temps partiel, ont précarisé d’avantage ou poussé à la rue des femmes en situation de vulnérabilité économique.

Lutter contre la précarité et la pauvreté avec efficacité dans un contexte de crise implique donc de tenir compte de la dimension genrée plutôt que de la passer pudiquement sous silence comme le fait aujourd’hui le Premier ministre. Rien d’étonnant, cela dit : les 7 commissions thématiques qui ont produit les rapports préparatoires de la Conférence ne comptaient aucune association féministe. Le ministère des Droits des femmes n’a pas été – à notre connaissance – intégré à la démarche.

Des mesures positives à court terme

Cela dit, certaines annonces du gouvernement auront une incidence positive sur la situation des femmes. C’est le cas de la garantie des risques locatifs pour les plus modestes – puisque les femmes représentent 80% des bas salaires. La mesure consistant à augmenter le RSA pourrait de prime abord apparaître comme bénéfique aux femmes mais les apparences sont trompeuses : le RSA est familialisé c’est-à-dire que ce sont les ressources du foyer qui sont prises en compte et non celles des individus qui le composent. On ne peut donc pas dire combien de femmes et d’hommes sont allocataires du RSA (hormis pour les célibataires).

En revanche, il aurait été utile de réfléchir aux conditions d’attribution de cette prestation qui accroît la dépendance au conjoint et aux prestations sociales. Les effets pervers du RSA sur l’activité des femmes en couple avaient pourtant été pointés avant le calibrage de la prestation… La lutte contre ce type d’effet pervers pour l’autonomie des femmes n’était manifestement pas la priorité. De même, la CMU-C est familialisée de sorte qu’il n’est pas possible de dire si les femmes seront les principales bénéficiaires du relèvement du plafond de ressources.

Il faut lutter simultanément contre tous les facteurs de précarité, et ce de façon coordonnée : cela implique de mieux articuler les travaux du Comité interministériel aux droits des femmes avec la négociation paritaire en cours dans le cadre de la conférence sociale, ainsi qu’avec les suites de la conférence sur la pauvreté et pour l’inclusion sociale, qui se poursuivra le 22 janvier. Cela implique des dispositifs politiques budgétés et contraignants et non de maigres promesses floues. Par exemple, les réponses apportées par François Hollande sur les hébergements d’urgence pour les femmes victimes de violence doivent être immédiatement précisées et réévaluées (un tiers seulement du minimum nécessaire annoncé à ce stade).

Et surtout, il convient maintenant d’intégrer des dimensions de genre dans le design des politiques publiques de lutte contre la pauvreté et dans le calcul de leur impact. Cela fait 18 ans que l’ONU (La Commission de la condition de la femme des Nations Unies en 1996) propose la prise en compte d’une perspective sexospécifique, en tant qu’élément central de toutes les politiques et tous les programmes d’élimination de la pauvreté des États membres. Il serait temps que la France s’y mette.

http://leplus.nouvelobs.com/contribution/735240-conference-contre-la-pauvrete-la-precarite-a-un-genre-il-est-feminin.html

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