J’ai compté le moindre centime et je dois quand même arrêter mes études

Vivien a rédigé ce texte après avoir entendu le témoignage d’Isabelle Maurer, la « chômeuse alsacienne » qui, sur France 2, a tenu tête au patron de l’UMP, Jean-François Copé.

Vivien explique : « Je me suis tu trop longtemps. Nous sommes des milliers à nous battre chaque jour pour survivre mais on ne fait pas de bruit. Il est nécessaire de rappeler qu’on existe. » Mathieu Deslandes.

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Je m’appelle Vivien, j’ai 26 ans. A mon âge, certains fondent une famille. D’autres, comme moi, attendent encore leur tour. Pour envisager la vie de couple, l’avenir, je suis confronté à un problème : l’argent.

Je ne suis pas issu des banlieues, ni même d’une ZEP (zone d’éducation prioritaire), ni issu de la campagne profonde, ni d’une zone sinistrée de Moselle ou du Nord. Non, je vis à Colmar (Haut-Rhin), ville riche. Ma mère est auxiliaire de puériculture à temps plein depuis 1977. Et elle ne s’est jamais plainte.

Après avoir tenté une fac d’histoire, juste après mon bac en 2005, j’ai échoué lamentablement. Je suis alors devenu menuisier, soutenu par l’ANPE (nous étions alors fin 2008, juste avant la fusion avec les Assedic). Diplômé en 2009, la crise fait des ravages et aucun artisan ne veut m’embaucher. Je me résigne donc à partir à l’usine.

En 2010, mon contrat d’intérimaire se termine. Je dois retrouver une mission rapidement. On me propose alors de travailler dans une autre usine, spécialisée dans la fabrication de cuisines. On me dit que je ferai un boulot de menuisier, je me retrouve manutentionnaire… Ma mission s’achève quelques mois plus tard, non sans joie pour mon dos déjà fatigué.

J’ai compté le moindre centime

Je prend alors la décision, le pari de reprendre mes études. Un BTS notariat. Je consulte mon banquier. Celui-là même qui, lorsque je travaillais, m’avait refusé 4 000 euros en 2010 pour remplacer ma vieille Citroën BX. Résigné, je l’avais gardé, je l’ai toujours, elle consomme 10 litres au 100, c’est une essence, elle n’a pas son contrôle technique à jour car je sais que la contre-visite est inévitable. Mais je n’ai pas 500 euros à investir pour remettre en état ce qui est cassé. Je fais tout l’entretien moi-même, même les trucs techniques.

Je reviens donc chez mon banquier, en mai 2011, en lui expliquant que je veux cette fois 20 000 euros. Je veux reprendre mes études :

« Pas de problèmes, Monsieur ! »

Le crédit est accordé, avec caution parentale. Et je me retrouve à Auxerre (Yonne), loin de ma famille, de mes amis, pour faire ces deux années de BTS. Je n’ai pas le droit à une bourse, et j’ai juste trouvé un salaire de pion à 400 euros par mois dans le lycée où je fais mon BTS. Ça me paye mon loyer, mais rentrer à Colmar me coûte 200 euros aller-retour.

Ces deux années à Auxerre, j’ai compté le moindre centime. J’ai fait ce que j’ai pu. J’ai menacé mon père d’un procès pour obtenir de l’argent. Des rustines. Seul le chat, mon compagnon d’infortune, a eu le droit de manger de la viande tous les jours.

« Mais vous ne venez pas d’une ZEP ? »

Le pire, c’est que je n’ai pas pu me faire de vrais amis à Auxerre, que ma fiancée, avec laquelle j’étais depuis 2007, m’a quittée un mois après mon arrivée dans l’Yonne. Mais je ne me plains pas. Non. Comme d’habitude, je ferme ma gueule.

La validation haut la main de mon BTS en juin 2013 m’encourage à reprendre en septembre dernier une licence d’administration publique à Strasbourg. En juin dernier, j’ai eu la chance de trouver un temps partiel (35%) au Conseil général du Haut-Rhin. 537 euros : ça me paye un peu de mon quotidien.

Cependant, je vis à nouveau chez ma mère, j’ai plus de 1 500 euros de découvert et d’impayés. Je roule sans assurance. Ma carte est en opposition. Je fais des chèques en bois (un comble pour un ancien menuisier !)…

J’ai demandé la très honorable Allocation pour la diversité dans la fonction publique. La fonctionnaire de service m’a dit :

« Mais vous ne venez pas d’une ZEP ? »

Je luis répond que « non, je n’ai pas cette chance-là… » En quoi suis-je moins méritant qu’un autre ? En quoi je n’aurais pas le droit à une aide de l’Etat ?

J’ai voté Poutou, puis Hollande

La seule bourse que j’ai obtenue dans ma vie, je n’en ai pas fait la demande, ce sont mes enseignants de BTS qui l’ont fait pour moi. Et c’est le Rotary qui me l’a accordé eu égard à mon investissement personnel dans beaucoup d’actions militantes tournées vers les autres : 2 000 euros. De quoi avoir le sourire !

Je suis socialiste, militant, depuis 2002. Mais au premier tour, l’année dernière, j’ai voté Philippe Poutou (NPA), car pour moi, il est le seul à comprendre ce que c’est que Pôle emploi, le travail à l’usine en deux-huit ou trois-huit, les galères avec les banques, où l’on cherche la moindre feinte pour respirer encore une semaine ou deux…

Puis j’ai voté Hollande. Je ne lui jette pas la pierre, le pauvre. Mais qu’on arrête de prendre les gens pour des cons.

Très sincèrement, je n’ai même pas le droit au suicide parce que je ne voudrais pas que ma mère soit obligée de payer mes dettes, mais si elle est en capacité de les refuser.

Je suis dans la merde et je ferme ma gueule

Je suis dans une situation similaire à cette dame qui interpellait Jean-François Copé, jeudi soir. Je n’ai pas d’enfants (heureusement), mais je n’ai pas de quoi me suffire à moi-même. Mon collègue de bureau comprend ma détresse et m’aide comme il peut, mais je suis quand même dans un gouffre.

Je vais devoir arrêter ma licence, au bout d’un mois, parce que je n’ai d’autre choix que de travailler à temps plein, voire davantage. Mon patron me pousse pourtant à poursuivre mes études.

J’attends le RSA (Revenu de solidarité active). Il me faudrait simplement 2 500 euros pour sortir la tête de l’eau et ne plus avoir à trop me torturer sur le quotidien. Je peux vivre avec 537 euros, à la condition que mon débit de 400 euros passé, mes 200 euros d’assurance non payés, mes factures à droite et à gauche (700 euros de carrossier, suite à un accident en juillet dernier).

Ma mère ne peut pas m’aider. Ma sœur m’a dépannée de 350 euros. Mais elle ne peut pas faire plus. Je n’ai vraiment personne d’autre. Et je n’ai aucun capital de réserve.

Je suis dans la merde, comme des milliers d’anonymes, et je ferme ma gueule. Mais je n’en peux plus.

Et pendant ce temps, des députés se pointent, bourrés, à l’Assemblée et se moquent de leur collègue. Mais de qui se moque-t-on ?

Se résigner à faire un chèque sans provisions

Aucun ne sait ce que c’est que les coups de fils hebdomadaires de la banque, les recommandés qu’on ose à peine ouvrir, les avis de recouvrement, les factures payées in extremis on ne sait comment.

Aucun de ces politiciens persuadés de détenir la vérité absolue ne sait ce que c’est que d’avoir la boule au ventre quand on sait qu’on doit manger, mais qu’on ne sait pas si la carte passera à la caisse, et où, souvent, on se résigne à faire un chèque sans provisions.

J’entends qu’il faut faire des efforts. Mais si chaque ministre du gouvernement me donnait 75 euros de son salaire une seule fois dans sa vie, je pourrais rembourser toutes mes dettes et repartir à zéro. Sourire à nouveau.

Tous les jours, j’ai envie de pleurer. Parfois de mourir. Je me répète alors qu’il y a une petite lumière au bout du tunnel. Seulement, le  Gothard, à coté, c’est un ridicule trou de souris.

http://www.rue89.com/2013/10/11/jai-compte-moindre-centime-dois-quand-meme-arreter-etudes-246530

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Une réflexion sur “J’ai compté le moindre centime et je dois quand même arrêter mes études

  1. comme je comprends votre detresse.. j’espère de tout coeur que vous arriverez a vous en sortir.. avez vous essayé la banque de france pour effacer vos dettes ? ce serait peut être la solution pour vous avancer et continuez vos études…. je vous envoie plein de courage

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