Pas de sous, pas de soins pour le greffé de la main

Victime d’un accident de la route au Gabon, Lentz est venu faire reconstruire sa main au CHU de Poitiers. Un parcours du combattant médical et financier.

OPERATION MAIN

Si le personnel soignant a le cœur sur la main, la trésorière du CHU garde la sienne solidement ancrée sur le portefeuille de l’établissement. Et Lentz conserve ce qu’il reste de sa main gauche qui avait été greffée sur son ventre pour que les chairs renaissent.

Son histoire, c’est l’histoire un peu folle de la médecine moderne, mélange d’aberration et de solidarité, de logique comptable et de dévouement médical, le tout saupoudré d’incompréhensibles logiques administratives.

 «  L’opération a été annulée car on n’avait pas l’argent  »

Le cauchemar de Lentz, un Gabonais de 29 ans, commence dans son pays, le 20 août dernier. Il fait un tonneau au volant de sa voiture. Sa main gauche est broyée, méli-mélo de doigts et de chairs éclatées. A Libreville, les médecins de l’hôpital militaire font le maximum pour reconstruire sa main.
Mais au bout de quelques jours, ils parlent d’amputer. Lentz ne veut pas en entendre parler. Son amie française, rencontrée un an plus tôt, se mobilise avec sa famille et un ami.
« J’ai obtenu pour lui un visa médical des autorités françaises, ils ont accepté son évacuation. Après, ça été un combat pour faire une demande au CHU. Quand le professeur Gayet du service orthopédie traumatologie du CHU de Poitiers a vu son dossier, il a jugé qu’il fallait agir vite. Mon histoire l’a touché », raconte Virginie.
Le combat financier commence alors. Le CHU réclame plus de 8.000 € à titre de provision sur les soins à venir. Des soins dont le détail n’est pas encore connu.

Impossible de payer

Virginie en paie une première partie (3.500 €). Les soins démarrent. Première consultation le 30 août. « Il y avait une terrible odeur de pourri. Il a fallu l’amputer de trois doigts. Le soir même, il est sorti du CHU, car ils nous demandaient trop d’argent pour la prise en charge. »
Lentz repart à Ligugé. Gavé de médicaments pour éviter l’infection. Une greffe de peau s’avère nécessaire. Virginie règle à nouveau près de 2.400 €. Elle reste encore dans le budget de départ. Mais la situation dérape soudainement.
« Le 12 septembre, un jeudi, nous venons pour mettre la main en nourrice sur son ventre afin que les chairs se reconstituent. La trésorière est venue nous présenter une facture de plus de 24.500 € à payer immédiatement ! J’ai dit, on ne peut pas payer ! Ça correspondait à trois semaines d’hospitalisation pour une personne greffée.

«  J’emprunte  »

Le médecin a dit qu’il y avait une urgence vitale à ce qu’il reste là, la trésorière a refusé de considérer les choses comme ça. Il est ressorti dès le vendredi. Il a fallu une heure et demie pour le conduire jusqu’à la voiture, avec sa main greffée sur son ventre ! »
Le samedi Lentz revient, pris en charge aux urgences. Un tour de passe passe vite éventé. « Il est resté jusqu’au jeudi. La trésorière est revenue à la charge, dans la chambre où il était normalement à l’isolement, avec sa facture de 24.500 €. J’ai redit qu’on avait pas l’argent pour trois semaines d’hospitalisation. Il est ressorti. On m’a alors réclamé 1.590 € pour les cinq jours d’hospitalisation. »

Main libérée

Et ainsi de suite. Tous les jours, Lentz se déplace à l’hôpital pour les soins de sa main sans oublier de passer par la caisse. Virginie a fini par contracter un emprunt de 2.700 € afin de financer la dernière opération. Celle qui libère la main de Lentz de son ventre. Une main à deux doigts, pouce et auriculaire, regarnie en chair et recouverte d’une nouvelle peau.
« L’opération avait été programmée une première fois, elle a été annulée car on n’avait pas les sous. Le médecin était bloqué. Il ne pouvait même pas réserver le bloc tant qu’on ne réglait pas. Ce que je ne comprends pas, c’est que tout ça se passe dans un hôpital public. C’est pareil pour des gens qui ne sont pas des étrangers et qui n’ont pas de mutuelle ! »

repères

 » Vous auriez dû venir en clandestin « 

Virginie s’est battue pour celui qu’elle va bientôt épouser. Lentz entrera alors dans le circuit normal des soins à la française. Alors qu’aujourd’hui, c’est un étranger, autorisé à suivre des soins en France… s’il est riche et s’il paye avant que les équipes médicales entament la moindre chirurgie lourde.
« On nous a quand même dit : «  Vous auriez dû venir en clandestin !  » Là, il aurait été pris en charge. On m’a clairement dit que dans ce cas il n’aurait pas eu à payer. Il n’y aurait pas eu tous ces problèmes. On a voulu faire les choses régulièrement. Ce qui me choque dans cette histoire, et c’est pour cela que j’ai voulu en parler, c’est que le financier prime sur les soins. Les équipes médicales ont été formidables, elles nous ont beaucoup aidés. On sent bien qu’elles subissent la pression permanente du financier. »

Le CHU explique sa logique comptable

Elle a le mauvais rôle : celui de la trésorière obligée de jongler avec des impératifs contradictoires. Concilier mission de service public et marge de manœuvre financière est devenu une chimère. Les établissements hospitaliers scrutent désormais leurs comptes à la loupe. L’argent doit rentrer, les dépenses sont comprimées. Et les hôpitaux se rémunèrent en fonction de leur activité. Un patient étranger venu régulièrement n’est pas couvert par la Sécurité sociale. Il ne bénéficie pas de la couverture maladie universelle. S’il veut bénéficier de soins, à lui de les financer. Le CHU lui fait donc signer un ou des « Engagements de prestations médicales et chirurgicales ». Le signataire s’y engage à régler, par avance, les frais des soins à venir.
« Le principe que l’on applique est réglementaire », indique Emmanuellle de La Valette Ferguson, directrice adjointe des finances du CHU de Poitiers. « Les patients étrangers sans couverture sociale ou dont la couverture n’est pas identifiée doivent payer les soins avant d’être pris en charge. Dans le cas d’une hospitalisation et d’une intervention en urgence, le paiement ne précède par les soins. »
Concilier la logique des soins et celle des finances paraît très acrobatique. « Nous ne sommes pas en opposition avec les médecins », assure la directrice adjointe. « Ce sont les médecins qui disent quel acte pratiquer, nous, on ne fait que chiffrer. Si un médecin dit qu’il y a une situation d’urgence on revient à la situation habituelle : les soins sont réalisés, et il règle ensuite. Après, c’est le patient qui apprécie aussi en fonction de sa situation. Un patient étranger qui veut se faire opérer ici, il doit payer. »

http://www.lanouvellerepublique.fr/Vienne/Actualite/Sante/n/Contenus/Articles/2013/10/15/Pas-de-sous-pas-de-soins-pour-le-greffe-de-la-main-1650167

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s